L’ambition affichée par Driss Benchikh, directeur général de l’Office des Changes, n’est pas une formule creuse. Devant les patrons de la CGEM, il a confirmé une trajectoire claire vers une convertibilité totale du dirham cette capacité pour la monnaie nationale d’être échangée librement contre toute autre devise à condition que la stabilité macroéconomique soit préservée.
À première vue, ce discours ressemble à celui des grandes capitales financières. Sauf qu’au Maroc, ce cheminement se déroule à pas mesurés, presque chirurgicalement. L’IGOC 2026, en vigueur depuis le 1ᵉʳ janvier 2026, se déploie comme une série de marches progressives plutôt qu’un saut dans l’inconnu.
Ce nouveau cadre réglementaire s’articule autour de trois grands axes : libéralisation, simplification et préservation des équilibres extérieurs une formule répétée à plusieurs reprises par Benchikh et qui sonne comme un mantra dans les milieux économiques.
Des fondamentaux économiques jugés solides… mais fragiles
Certains indicateurs donnent confiance. Les réserves de change du Maroc dépassent aujourd’hui 435 milliards de dirhams, soit l’équivalent de plus de six mois de couverture des importations un seuil jugé confortable par les économistes.
Pourtant, creuser un peu les chiffres donne une image plus nuancée. En 2025, les importations ont augmenté d’environ 8 %, pour atteindre 822,2 milliards de dirhams, tandis que les exportations ont progressé plus modestement, à 469 milliards de dirhams. Le résultat ? Un déficit commercial structurel qui dépasse encore les 350 milliards de dirhams, avec un taux de couverture des importations par les exportations d’à peine 57 % un déséquilibre qui n’est pas nouveau, mais qui reste préoccupant.
Les recettes issues du tourisme (près de 140 milliards de dirhams, en hausse de plus de 20 % par rapport à l’année précédente), les transferts des Marocains Résidant à l’Étranger (122 milliards) et les investissements directs étrangers (36 milliards) jouent le rôle d’amortisseurs… sans toutefois compenser totalement le déficit des biens.
Ce constat donne aux autorités la marge de manœuvre nécessaire pour aller plus loin dans l’ouverture, mais dans un cadre maîtrisé, progressif et encadré par des impératifs de stabilité externe.
Des mesures concrètes pour faciliter l’internationalisation
L’IGOC 2026 n’est pas seulement théorique. Elle comporte des mesures palpables, particulièrement appréciées par les entreprises et les investisseurs. Notamment, les investisseurs étrangers peuvent désormais inclure des clauses de garantie d’actif et de passif sans autorisation préalable, fluidifiant ainsi les opérations de fusion-acquisition au Maroc.
Autre avancée : les investisseurs étrangers résidents pourront transférer leurs revenus d’investissement vers l’étranger même sans justificatifs de financement initial en devises, dans une limite de 2 millions de dirhams pour les anciens investissements.
Un changement qui n’est pas anodin. Il traduit une confiance nouvelle dans la capacité des entreprises marocaines à jouer sur la scène mondiale sans que le régime des changes ne freine leurs ambitions.
Pour les opérateurs locaux, la réforme supprime également la liste limitative des services importables. Autrement dit, tant que la prestation est réelle, justifiée et liée à l’activité, elle ne sera plus bloquée par une liste figée dans le marbre. Ceci met fin à une logique purement administrative au profit d’une approche basée sur le jugement économique.
Plus de liberté pour les entrepreneurs
Parmi les annonces les plus saluées figure l’assouplissement des règles pour les startups. Là où auparavant une entreprise technologique devait justifier plusieurs années d’activité pour investir à l’étranger, aujourd’hui elle peut le faire dès sa création, avec un plafond d’investissement fixé à 10 millions de dirhams par an. Cela répond à une réalité souvent exprimée par les jeunes entrepreneurs marocains : dans le numérique et les services, l’internationalisation ne peut attendre.
Les dotations en devises pour voyages d’affaires ont aussi été relevées : jusqu’à 1 million de dirhams, voire 1,5 million pour certaines catégories. Et l’accès aux instruments de couverture contre le risque de change a été élargi, permettant aux entreprises de couvrir jusqu’à 100 % de leurs expositions éligibles, à condition que ces opérations répondent à un besoin réel et non spéculatif.
Une réforme voulue, mais pas encore achevée
Bien que saluée comme un signal fort pour la compétitivité, la réforme suscite aussi des attentes. Chakib Alj, président de la CGEM, a insisté sur la nécessité d’améliorer encore le cadre juridique, notamment en clarifiant les procédures de contrôle et de contentieux pour renforcer la sécurité juridique des opérateurs.
La transformation du régime des changes d’un modèle d’autorisation administrative vers un régime davantage déclaratif est sans doute l’un des changements institutionnels les plus importants. Elle passe par une réduction des pièces exigées, une délégation de pouvoirs accrue aux banques et une responsabilisation générale des acteurs économiques.
À l’heure où le Maroc cherche à consolider sa place dans une économie mondiale plus volatile et concurrentielle, l’IGOC 2026 apparaît comme une étape cruciale, mais non finale. Elle envoie un message clair : le Royaume veut libéraliser son régime de change, mais pas à n’importe quel prix. Il s’agit d’une ouverture prudente et mesurée, conçue pour soutenir l’internationalisation des entreprises marocaines, tout en maintenant l’équilibre extérieur du pays un défi aussi stratégique qu’essentiel pour les années à venir.












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